Comme Zola

Pour ton dernier roman, en plongeant dans les premières sections, on note un travail à la hauteur des grandes publications NRF, c’est assuré, pas de doute pour moi. Sans toutefois connaître tes influences littéraires, moi j’y perçois d’entrée de jeu un style qui peut se mesurer aisément à Sylvie Germain, Marie Ndiaye ou bien même Éric Fottorino. Ça, c’est pour le style.

Pour le contenu, c’est-à-dire là où tu veux apporter l’émotion, tant pour nous que pour les personnages, tu réussis à merveille à nous diriger vers des trajectoires insoupçonnées, comme si nous avions tout à apprendre alors que jamais l’être humain ne peut nous être totalement transparent. L’exemple que je vais te donner est plutôt classique, mais bon, pour ma part, seul Zola maîtrise si bien cet art (ses personnages baignent dans un capitalisme sauvage alors que leur humanité demeure intacte).  Et cet art se transpose dans ton livre avec les personnages de Diane et ses enfants, puisqu’on ne parvient jamais à la résolution facile de leurs sentiments vis-à-vis leurs parents ; ils conservent leurs impulsions enfantines et égoïstes à l’instar d’une Anne Frank pour ses parents, ou à la manière de l’enfance traitée par Nancy Huston dans Lignes de faille ; or, leur condition d’adultes (pour les personnages de ton livre) les ramène souvent à la réalité en laissant le lecteur dans un suspens agréable ; agréable puisqu’en te lisant, on ressent quelque chose d’extrêmement puissant : on te fait confiance. Et quand cette relation de confiance s’installe naturellement entre le lecteur et l’auteur, la lecture devient justifiée et surtout agréable.        

Si j’ai pris du temps avant de partager mes appréciations, c’est pour laisser mûrir en moi toute la question quant au traitement des dialogues ; et, à ce titre, ton roman m’a permis de percer quelques réponses à cet égard. Le dialogue en littérature m’apparaît délicat, puisqu’il ne fait que diriger en surface l’émotion. C’est ce dont je me rends compte en parcourant plusieurs livres au hasard. Comme dans la vraie vie, ce qui sort de notre bouche est sans grande importance, alors que tout se passe dans les émotions ressenties, dans notre tête. Je note que le dialogue en littérature est plus prépondérant peut-être lorsqu’il s’agit d’un traitement analytique entre des personnages, comme en fait usage Amélie Nothomb, par exemple. Mais toujours, lorsqu’il y a beaucoup de dialogues, c’est très délicat dans le construit de la connaissance. Pour ce qui est de la structure de ton roman, j’ai pensé quelque peu à La Dame à la Licorne, de Tracy Chevalier ; toutefois, pour cette dernière, elle traite les dialogues avec plus de parcimonie et concentre davantage l’action dans l’esprit de ses personnages ; même que différents personnages peuvent se répondre les uns après les autres, mais toujours selon la perspective d’un seul (pour cela, on n’a qu’à penser à Jonathan Littell dans son très célèbre Les Bienveillantes. Mais l’exemple de Tracy Chevalier est de loin meilleur). Dans ton roman, avec cette construction de sorte que chacune des sections comporte un titre, par exemple «La mère, les enfants», il aurait été facile d’opter pour cette voie où le dialogue entre les personnages aurait été engendré par l’esprit d’un seul personnage. Enfin, la question est fort complexe. Et si le dialogue est si délicat dans son traitement, c’est parce que l’auteur doit de prime abord, à mon avis, réfléchir en amont sur toute la question épistémologique de son travail, puisque c’est là où il décide, comme je le disais plus haut, du comment il va construire la connaissance. Bref, c’est un très très long sujet qu’on pourrait élaborer plus longuement ensemble!

Je te félicite pour ce dernier bébé ; c’est colossal comme travail, on le sent, et j’admire ce courage de publication, très sincèrement.

#1a3958
#1a3958