En éclaireuse, la lumière des sens parcourt son corps, crée des ondes nerveuses, s’électrise. Cet homme est vrai. Il la presse contre le mur, ne la brusque pas, lui mordille le cou, ses joues sont rugueuses.
Est-ce la fatigue? Ou juste une propension à la sensiblerie? Toujours est-il qu’une immense bouffée d’émotion remonta mes poumons, coupa mon air, me fit presque pleurer. Et tout ça pour quelques lignes écrites dans ce roman que je révise. Je suis ce que je suis.
Est-ce la fatigue? Ou juste une propension à la sensiblerie? Toujours est-il qu’une immense bouffée d’émotion remonta mes poumons, coupa mon air, me fit presque pleurer. Et tout ça pour quelques lignes écrites dans ce roman que je révise. Je suis ce que je suis.
Après avoir lu avec attention votre manuscrit intitulé Les mailles sanguines, _le comité de lecture des éditions … ne l’a pas retenu pour publication. _
Nous vous souhaitons néanmoins la meilleure des chances auprès de nos confrères et vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit.
Respectueusement,

Ce n’est pas que les mots me manquent. La parole demeure volubile dans mes pensées. Elle est cependant ailleurs que sur Internet, dans les mailles de mon roman. Écrire envoute, m’interdit presque d’autres visions, comme si mon esprit s’enflammait pour une seule doctrine.

Surprenantes activités qui se manifestent dans un éventail d’intensité. L’univers est à la fois tranquille et bouillonnant. Étonnante diversité, infatigable énergie qui se dissipe et se renouvelle sans se plaindre ni vieillir.

On pourrait facilement croire, à la lecture de ces promenades, que mes jours sont un insistant ars moriendi. Hier donc, secondes funérailles de l’année et il y a tant à dire.

Le chaud contre le froid, le printemps se fait tendre à tuer l’hiver, le brouillard matinal acclimate nos yeux à peine sortis des tunnels opaques de la nuit. Demain, j’irai à des funérailles. Un frère de ma mère s’est éteint après l’incontournable lutte contre son cancer.
En éclaireuse, la lumière des sens parcourt son corps, crée des ondes nerveuses, s’électrise. Cet homme est vrai. Il la presse contre le mur, ne la brusque pas, lui mordille le cou, ses joues sont rugueuses.
C’est un homme lent, parfois un peu violent dans des gestes qu’il contrecarre tout de suite, conscient de la trop forte dose insufflée. Efficace chirurgie, forer vitement la mince peau du sens pour ensuite injecter un magistère de patience. Ses lèvres prudentes, ses dents au combat, son corps envahisseur, son bassin tenace.
Elle ouvre son corps, découvre de nouveaux gestes. N’être que passive serait l’insulter. Elle l’invite, le repousse, lèche, danse avec lui. Il ricane, c’en est presque la voix d’un petit homme. Il enchaîne avec un silence ténébreux, tandis qu’il déboutonne sa blouse. Il n’arrache rien. Il ne fait qu’insister. Elle ne veut pas deviner la suite, elle veut partir avec lui, vivre avec lui. Sa présence est à la fois enivrante et amère. Elle est heureuse, mais elle a déjà peur de le perdre.
Chaque moment est magique. Elle est nue, perd amoureusement conscience, leurs odeurs naviguent, en belles émissaires bacchantes, les bonnes manières se dissolvent. Plus rien n’existe donc.
Cela dure une heure ponctuée de préliminaires sereins et audacieux. Cela dure une deuxième heure, gourmande celle-là, née de cette animalerie du mal, de cette danse peaufinée par des marées successives d’existences qui, aux gens modernes et libres, donnent un savoir inné de l’amour physique. Plusieurs ne sont que des piètres joueurs dans ce laboratoire, mais, grâce à lui, pour lui, elle est bonne artiste. Il aime autant recevoir que donner. Elle peut le mordre, cela l’étonne, elle n’en abuse pas. Il peut la retourner, elle rigole, il n’en abuse pas non plus.
Il l’inonde de sa langue. Elle le griffe sans laisser de marques. Elle veut qu’il entre en elle, mais il feint d’ignorer la demande, s’occupe plutôt de lui laver les cuisses, galvaniser ces grands nerfs qui prennent racine dans les talons et qui parcourent l’ensemble de la structure. Il approche sa bouche du bassin. Son souffle n’est pas encore le mistral, mais l’aine tout entière est alertée. L’intrus, le bonheur, l’ennemi, la langue remonte la vallée, s’engouffre, cherche.
Elle ouvre toutes les lèvres, gémit d’appréhension et d’impatience. Elle perd aussi momentanément son sourire, car elle craint soudainement de ne plus pouvoir revivre ce moment éternel.
— Les Mailles sanguines
Est-ce la fatigue? Ou juste une propension à la sensiblerie? Toujours est-il qu’une immense bouffée d’émotion remonta mes poumons, coupa mon air, me fit presque pleurer. Et tout ça pour quelques lignes écrites dans ce roman que je révise. Je suis ce que je suis.
Est-ce la fatigue? Ou juste une propension à la sensiblerie? Toujours est-il qu’une immense bouffée d’émotion remonta mes poumons, coupa mon air, me fit presque pleurer. Et tout ça pour quelques lignes écrites dans ce roman que je révise. Je suis ce que je suis.
Le refus arriva lundi, par un courriel laconique.
Après avoir lu avec attention votre manuscrit intitulé Les mailles sanguines, le comité de lecture des éditions … ne l’a pas retenu pour publication.
Nous vous souhaitons néanmoins la meilleure des chances auprès de nos confrères et vous remercions de nous avoir confié votre manuscrit.
Respectueusement,
Je ne l’ai pas annoncé tout de suite, non pas par gêne, mais par modestie. Je voulais également mieux comprendre ce qui se passerait en moi. Personne n’aime l’échec, et encore moins moi qui eut plutôt la vie facile de ce côté. Si les heures qui suivirent furent troublées, j’ai lentement relevé la tête.
Je sais que mon manuscrit (tapuscrit s’entête à écrire mon ancien éditeur, par souci de conformité à la réalité) doit être retravaillé. J’ai déjà relu, parfois réécrit 24 des 81 chapitres. Je me surprend de ma patience et suis heureux de constater que je ne me décourage pas plus outre mesure. J’ai pris du temps à écrire Les Mailles sanguines, j’ai été vague dans le temps, j’ai vécu autre chose. Si on n’écrit pas tous les jours, les doigts et les idées s’endorment. C’est comme le corps que l’on abandonne au confort.
Ces refus m’obligent à refroidir mon regard, à devenir symboliquement un éditeur, quelqu’un qui aura beaucoup lu et qui ne se surprend plus pour grand-chose.
Et si je relève toujours la tête c’est que, 1) oui je suis obstiné, 2) ce texte reflète mon âme, les personnages révèlent les coins les plus intimes de ma vie et il faut donc que j’aille jusqu’au bout. Voilà, la pire des choses qui puissent arriver à chacun d’entre nous est d’abandonner en cours de route.
Des trois refus reçus, je préfère le deuxième, celui de la grande maison d’édition qui fut la seule à me dire un petit quelque chose et qui me demande de revenir vers eux, une fois le texte retravaillé.
Quant aux deux autres, ils ne me doivent évidemment rien, mais je les trouve paresseux à souhait, ou frileux. Puisque vous exercez le métier d’éditeurs, gentes personnes, ayez du courage, n’hésitez pas à blesser les auteurs avec le glaive de vos opinions. Vous avez probablement tort et raison, cela importe peu. Ce n’est cependant pas en demeurant politiquement corrects que vous hausserez le niveau de la littérature d’ici. Sinon, si vous persistez ainsi, c’est que vous n’êtes que des bureaucrates.

Ce n’est pas que les mots me manquent. La parole demeure volubile dans mes pensées. Elle est cependant ailleurs que sur Internet, dans les mailles de mon roman. Écrire envoute, m’interdit presque d’autres visions, comme si mon esprit s’enflammait pour une seule doctrine.
Nous, les vivants, nous les passants dans la rue des jours, nos horaires, nos missions, nos devoirs et permissions, nos univers entrelacés noient nos heures qui paraissent s’accélérer au point qu’on en perd les détails sur l’horizon. Il est certes sage de ménager ses efforts, car l’épuisement, tel un loup, n’attend que ça.
Il faut donc parfois se taire, saupoudrer de silence la terre de nos discours. La patience est d’autant plus noble quand on ne sait pas où vont les saisons. La train va peut-être trop vite, mais si nous fermons les yeux, nous voyons soudain un autre paysage. Et tout semble redevenir plus précis, clair.
Nous finissons toujours pas entrer en gare.

Surprenantes activités qui se manifestent dans un éventail d’intensité. L’univers est à la fois tranquille et bouillonnant. Étonnante diversité, infatigable énergie qui se dissipe et se renouvelle sans se plaindre ni vieillir.
Miraculeuse existence, spectaculaire équilibre de nos pas, de nos actes, de nos rêves. Vivent longtemps ou pas ceux et celles qui pétrissent le pâton des jours. La boulange se veut éternelle, le pain offert à des dieux inconcevables, mais des boulangers et des boulangères, peu de souvenirs.
Il suffit de vivre, laisser mourir, poursuivre sa course. Pour trouver la paix, rien ne sert de partir en guerre. Que de gracieuses pensées nous enflamment, que nos dragons soufflent sur nos volontés et nos passions.
C’est ma prière de ce matin.
(Koan)

On pourrait facilement croire, à la lecture de ces promenades, que mes jours sont un insistant ars moriendi. Hier donc, secondes funérailles de l’année et il y a tant à dire.
C’est la rencontre familiale obligée où on a l’occasion de revoir et aimer la parenté, de s’apercevoir que tous vieillissent, de se reconnaître en eux et, en même temps, de se sentir profondément étranger à leurs vies, de se rendre ainsi compte qu’on connaît peu les histoires de sa famille, qu’il y aurait grande matière à roman. Michel Tremblay et cie l’ont compris et ils puisent à un même filon l’essentiel de leur création.
C’est la chance de parler à sa propre famille, de revoir son père et sa mère, ses soeurs, d’aimer rigoler avec eux, d’être agréablement francs en se gardant tout de même une petite gêne. On se rassure d’être encore en vie et on commence à se dire qu’on risque de se voir de plus en plus souvent pour de telles réunions.
Les strates inférieures de la lignée s’enfoncent lentement, les strates supérieures s’épaississent et prennent racine dans le terreau ainsi formé. On s’en rend tous compte et, tels des condamnés, on affronte la mort qui, embaumée, occupe le devant de la salle, prête à entendre les souvenirs des vivants.
Je fus touché par les témoignages des enfants de Bruno. Ils ont tour à tour, avec émotion, décrit l’existence de ce «gars ordinaire», un Léo Ferré méconnu, qui avait un beau vocabulaire et lavait des planchers. Comme ces prêtres ouvriers qui s’incarnent et qui font surtout la sourde oreille aux médisances de leur Église, Bruno chantait l’injustice, et grattait sa guitare pour alléger le coeur éreinté des petites gens.
De précieuses lèvres pourraient avancer qu’il n’était qu’un artiste ou un poète raté. Les miennes rétorqueront que cela a très peu d’importance, car seul le Temps, le frère de la Mort, en décidera, et longtemps après que les pharisiens eurent fini de mariner dans leur vinaigre. Bruno n’a pas eu le succès qu’il méritait diront plusieurs. On n’en saura fichtrement rien. Fin de la discussion.
Sur le mur, au-dessus de la tombe ouverte du défunt, le mot «papa» écrit en grosses lettres oranges fleuries. À gauche, une guitare en fleurs, une autre à droite, du même ton. Bruno et sa guitare, l’oncle qui chantait, pour la famille de ma mère, le frère qui mettait du pep dans les réunions. Pour sa famille, à la lumière de ce que j’ai pu comprendre hier, il était le papa chanteur. Les enfants connaissent tous par coeur ses compositions un peu western, pour son frère et filleul Serge Giguère qui en avait fait un documentaire (L’homme qui chantait s’ua job), Bruno représentait cette voix populaire qui insistera toujours pour se faire entendre, à sa manière, et sans façons, celle qui s’exprime parfois un peu trop étroitement, mais toujours avec sincérité.
On dira que cette voix se confond à l’enfance, qu’elle est naïve. Je dirai qu’elle ne se fait pas d’illusions et qu’elle est ainsi, davantage proche de la vérité, et que, à bien y penser, on est tous assis dans un petit bar sombre, à siroter notre désir de vivre et s’enivrer de quelques plaisirs, à écouter un chanteur obscur nous dire doucement nos quatre vérités. Se rappeler qu’il faudra bien mourir. Et pour l’heure, il faut surtout bien vivre.

Le chaud contre le froid, le printemps se fait tendre à tuer l’hiver, le brouillard matinal acclimate nos yeux à peine sortis des tunnels opaques de la nuit. Demain, j’irai à des funérailles. Un frère de ma mère s’est éteint après l’incontournable lutte contre son cancer.
La mort ressemble à cette brume à la surface étale de nos consciences. Vieillir, c’est apprendre à voir l’ombre de sa silhouette s’approcher patiemment vers nous pendant que son fredon, au départ inaudible, nous envoute de plus en plus jusqu’à n’avoir d’yeux et d’oreille que pour les questions qu’il nous impose ou pour les illogismes qu’il nous suggère.
Lorsqu’on meurt jeune, au champ de bataille ou dans la fleur de l’âge, dans les bras vivants de nos amants les jours, on n’a guère le temps ou l’esprit de se résigner.
L’abdication est le commencement d’un salut. Les religions en ont codifié toutes les étapes. Et quand bien même aurait-on chassé de sa tête les idoles vengeresses, les symboles trinitaires, les raisins, la promesse de vierges gourmandes, quand bien même aurait-on galvanisé nos pensées, il y a que, au dernier moment, ces efforts sont vains, puisqu’il faut rendre l’âme à ce qui ou à celui, celle, cette chose innommable dont on s’est distrait un temps à supputer l’existence. On plie alors un genou, puis un deuxième, on fait silence, on colle son front contre le sol et on retourne là où on était, dans une poussière aussi douce que le brouillard, aussi muette que le bonheur.
Non pas libéré enfin, seulement anéanti comme il se doit.