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Comme un cobra

La découverte du chant se poursuit. Hier encore, à la sortie de mon cours, une énergie sereine m’envahit. Je sais que la route est longue, mais je ne regarde pas tant que ça cet horizon, car chanter est en soi énergisant, au-delà d’une simple relaxation.

Comme le disait Vincent, mon professeur, la voix humaine française se promène habituellement à l’intérieur de trois ou cinq notes (entre une tierce et une quinte). S’extraire de cette zone de confort pour chanter demande ainsi beaucoup d’énergie et, pour bien chanter, un minimum de savoir-faire.

Je suis curieux de retourner à la chorale, muni de la maigre connaissance acquise. Je sais que, pour le réchauffement, je devrai faire attention de ne pas trop écouter le directeur. Je ne remets pas en question la technique qu’il enseigne, mais je sais qu’elle contrecarre ce que j’apprends avec Vincent. Par exemple, si notre directeur nous fait beaucoup exercer en chantant sur un "u", mon professeur me suggère de plutôt découvrir le "e" qui, pense-t-il, m’aidera à corriger une déficience au niveau des graves. Je n’ai pas un problème grave, mais un problème de graves, ayant de la difficulté à atteindre certaines notes basses. J’en connais partiellement la cause, car, depuis quinze ans, je tente de faire beaucoup vibrer ma tête, puisqu’on me disait que tout venait de là. Eh bien, il parait que non... Si j’assois correctement mes sons graves (et donc avec plus de voix de poitrine (et non pas de voix de gorge), je serai plus en mesure de faire résonner mes sons aigus.

Il a également beaucoup insisté hier pour que je ne « respire pas », à savoir ne pas faire exprès pour prendre son air, de ne pas gonfler inutilement les poumons, qui m’oblige immanquablement à me cambrer, me durcir. Cela semble rejoindre les propos du phoniatre Alfred Tomatis dans son livre que j’ai hâte de lire (livre prêté par mon voisin Laurent, L’Oreille et la voix): [...] si l’écoute est assurée à partir d’une audition de qualité, si les contre-réactions qui instaurent tous les automatismes sur lesquels les régulations opèrent aux différents niveaux : larynx, pharynx, langue, lèvres, etc., sont en place, si tout l’ensemble de l’appareil vocal fonctionne parfaitement, alors le chant est affaire de respiration. Mais alors seulement.

On peut traduire cette savante phrase ainsi : si l’instrument n’est pas au point, inutile de souffler dedans, et quand on y soufflera, on n’aura pas tant besoin d’air que ça.

J’ai d’avantage compris, hier, la posture à employer. En élargissant les muscles supérieurs du dos, la cage thoracique se gonfle naturellement, les muscles inférieurs s’ancrent dans le bassin et le cou, assis sur les épaules se dresse et s’élance. Il y a certes là une tension qui est due en grande partie à un manque d’exercice de cette zone très peu sollicitée chez nous, les Occidentaux, habituellement assis. Avec le temps, me promet mon professeur, cette posture sera plus naturelle pour moi.

Cette sensation de droiture m’a tout de suite fait penser au cobra qui gonfle son dos et qui vous regarde fixement. La position du chanteur en est une de fierté, de stature économe mais efficace, de plaisir à occuper l’air qui l’entoure et à le faire vibrer avec son corps. Il s’agit là d’exprimer une grande extériorisation de soi. On peut alors vite comprendre pourquoi les gens sont si timides lorsqu’ils trainent depuis leur enfance le poids du jugement, les blessures des quolibets. Leur demander ensuite de chanter bellement semble relever de l’exploit.

Mon directeur de chorale réussit très bien à amener ses choristes amateurs au-delà de leur timidité. Il lutte aussi constamment contre leurs craintes. Cependant, quand l’énergie y est, les tensions disparaissent un peu et les corps se dressent et de très grands moments musicaux surviennent. De mon côté, j’aspire encore à plus, car je m’attriste souvent de mes propres craintes, de mes limites, et je m’attriste encore plus quand mes compagnons de chant ne semblent pas vouloir me suivre dans cette démarche d’exploration. Mais ils ont leur vie, leur propre aventure. Je ne les juge nullement et serai encore à leurs côtés. Non, le désir de voyager autrement me nourrit en ce moment.

On me dira : encore faut-il avoir une belle voix, comme la tienne. Certes. Et puis non. Ma voix n’est pas exceptionnelle, se fait un peu vieille tout de même (j’ai l’âge de Jean Charest !). Elle est assez juste, peut-être simplement parce que je m’obstine à vouloir me réaliser.

Qui vivra verra. Et que le cobra de la voix vive en nous tous.

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Ceci est un soupir>>
2012/09/02
#1a3958
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