Donnez-moi de la job

Dire que les jours sont tranquilles relèvent presque de l’euphémisme. Je ne devrais peut-être pas parler de ces choses puisque des clients potentiels pourraient lire ce billet après s’être enquis de mon portfolio. J’ai du mal à mentir, à faire comme si. Notre vie s’enfouit si facilement dans des convenances qui, comme un toit sur la maison, nous protègent, nous rassurent et nous endorment aussi.

Je n’ai rien contre les toits, ni la nourriture que l’on doit gagner à la sueur de son front. Tout le contraire. Je suis un grand travailleur, dur au labeur, obstiné dans la résolution de problèmes. Je n’ai jamais manqué de travail, ai eu des clients fidèles et je le leur ai bien rendu. Ma compétence n’est pas à faire. Cela ne me donne cependant pas beaucoup de quoi mettre sous les doigts. Même le clavier s’endort.

Que se passe-t-il ? Un concours de circonstances aidées, de temps en temps, par la philosophie harpérienne. Les projets se font rares, petits. Un travailleur autonome peut satisfaire peu de clients à la fois avant qu’il soit poussé à l’exténuation (ça se dit, ça ?). Or, si ces clients n’ont eux-mêmes plus de projets pour vous, il faut soit changer son nid de place, soit partir à la quête de nouvelles sources. Après près de vingt années à de travail à la maison, il est peut-être temps de passer à autre chose.

Cela est plus facile à dire qu’à faire. Les opportunités d’emploi sont maintenant rassemblées dans des gros moteurs de recherche. On soumet sa candidature parmi les nombreuses autres, on se crée des liens sur LinkedIn, sur Facebook, on devient ami avec des étrangers, on se fait beau, on refait son site Web, on passe parfois de rares entrevues, on continue de servir ses clients actuels et on voit arriver les comptes, les remontrances du fisc ou les régulières annonces administratives. Une hausse ici, une hausse là. Ça use la patience que j’ai un peu courte pour ces choses. Serais-je devenu un ours ? Je me sens un peu aussi cigale qui aura chanté un peu trop longtemps financièrement. Ayant la tête dans les nuages, je ne me suis pas trop préoccupé de mes fondations financières devenues fragiles.

On fait aussi beaucoup de ménage, on cherche à prendre un peu son air, à demeurer optimiste malgré les voyants qui s’alarment de rouge. On regarde sa carte du ciel. Uranus au Milieu du Ciel. Depuis un an, il annonce les changements. Ça tombe bien, il représente cette nouvelle visibilité qui sera acquise avec la parution des Mailles sanguines. Il y a également Pluton carré ce même Milieu du Ciel. Des forces tectoniques à l’œuvre. Je crois en l’astrologie ? Non, j’observe l’univers et suis assez doué pour m’envelopper de synchronicité et de métadonnées. Et puis, je m’agrippe à ce que je peux.

Les choses changent, la glace se meut. J’essaie de mettre de l’ordre dans ma vie. Il se peut, comme le disait une gentille (et fidèle) collaboratrice, que ce ne soit qu’un mauvais passage, que les affaires reprendront. Je le crois aussi, tout comme je sais qu’une petite embarcation sur un océan tumultueux risque quand même gros, qu’elle pourrait couler avant que l’accalmie survienne.

Oui, je suis inquiet. Ma grand-mère paternelle était une angoissée chronique. Cela ne l’a pas empêchée de vivre 100 ans, deux mois et deux jours. Mais cela n’effacera la mouvante réalité de s’amuser avec ma démarche.

Du côté positif, j’avance dans la maison. C’est un bordel ici, dans la grande pièce. J’ai enlevé le plâtre restant, en ai fait une vingtaine de sacs à égrener au rythme du ramassage des vidanges. Je n’ai certes pas l’argent pour finir les travaux, mais je peux tout de même démolir. La chaloupe sera au moins propre et on peut y voir encore une fois une métaphore. Je ne peux être heureux que sur ce que je contrôle. Le reste, on verra. On n’a pas le choix d’être zen, d’aller de l’avant.

J’ai soudain le goût de campagne, mais pour pouvoir faire pousser bucoliquement des légumes autour de sa chaumière, il faut tout de même prendre le temps de retourner la terre, l’engraisser, l’ensemencer. Ça ne se fait pas en criant aux ciseaux ni en tentant de maintenir sa respiration jusqu’à ce qu’on ait traversé l’Atlantique.

Il est 11 h 23. Un client me confirme que je peux changer le titre qui était « 4.5.5.1 » pour « 4.5.5 ». Je serai payé dans deux mois quand le travail sera terminé. C’est long, parfois, les heures.

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<<La dame caillou
2013/09/14
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