J'ai tué un oiseau

Malgré ce qu’on en dit, Internet est une source inépuisable d’intensité. S’il y a des leurres, ils ne sont pas différents de ce qui se trame dans la vraie vie. Internet est la vraie vie aussi. Combien de gens vivent dans leur bulle, même si celle-ci n’est pas connectée au réseau? Internet n’est qu’une loupe grossissante. Si on accepte de regarder, on peut s’en nourrir longtemps.

Je le nommerai M. Il a 24 ans, vit confiné en Algérie. Il m’avait contacté il y a environ six mois sur Facebook. Aucun visage sur son profil. Je me demande encore comment j’ai pu accepter ainsi son amitié. Je me méfie habituellement de ces demandes anonymes, sources de racolages indécents. Peut-être avais-je simplement appuyé sur le mauvais bouton. Toujours est-il que, après s’être vu confirmer cette amitié, M. m’envoya un message se disant heureux de mon rencontrer, que je semblais être une belle personne.

Étudiant en médecine, son français était quasi impeccable, ses propos étonnamment matures. Il me fit bonne impression.

Nous avons ainsi échangé pendant quelques jours. Il m’expliqua sa situation. Homosexuel, habitant chez ses parents, entouré de ses frères et soeurs, il travaillait fort, déjà jeune interne, ayant réussi brillamment les étapes scolaires. Il me déclara aussi très rapidement qu’il était croyant, très pratiquant, que l’homosexualité était mal, qu’il était donc, aux yeux de Dieu, une horreur.

Ce propos ne me surprit pas. Je l’ai entendu à maintes reprises. Prenons par exemple ce jeune Palestinien de 27 ans, vivant en Arabie Saoudite. Appelons-le O. Il habitait une grande ville, me décrivait la vie étouffante à Jeddah, là où les gens vivent le plus musulman du monde à l’extérieur de chez eux et où, rentrés le soir à la maison, regardent, via les antennes satellitaires, les films, les nichons et les gourmandises que promet l’Occident.

O. et M. même discours, même peur, celle d’être découverts, celle d’être jugés, ostracisés. Même départ subit, parfois, de la conversation parce qu’il fallait aller prier, puis même retour, comme si de rien n’était.

Moi, le psychologue de centre d’achat, je me faisais un devoir de leur faire comprendre qu’il fallait cesser de se juger, que l’homosexualité n’était pas un mal et que, surtout, la religion qui sortait de la bouche des hommes n’était certainement pas la parole de Dieu.

Avec O., ça se passait plutôt bien. Bon an, mal an, il comprenait qu’il était, lui aussi, un être humain. Il finit par s’ouvrir à l’idée qu’il pouvait vivre, même secrètement, ses désirs. Il me raconta ainsi sa rencontre avec un travailleur étranger, évidemment beaucoup plus âgé que lui, un Hollandais. C’est fou ce que les jeunes Arabes aiment s’enticher d’hommes plus âgés. On y voit tout de suite un complexe quelconque, désir de rencontrer et de s’affranchir du père. Et puis, c’est tout à fait dans l’ordre des choses, là-bas... On me dira: bravo les clichés!, mais la réalité se plaît à s’y vautrer plus souvent qu’on ne le voudrait.

Comme je le lui prédisais, nos conversations finirent par s’estomper. O. avait atteint la trentaine, il était devenu un homme. Par les quelques photos que je vois apparaître sur Facebook, on le devine s’affirmer, même si cela semble se faire toujours dans le plus grand des silences. Au moins, je le sais, il réussit mieux gérer sa situation, compose avec et, il a cette chance de pouvoir voyager un peu, fuir la prison, rencontrer des types comme son premier Hollandais (je pourrais en raconter beaucoup sur cet homme qui profitait du garçon alors que, chez lui, il vivait une relation « heureuse » depuis vingt ans avec son « mari ». Un homme, c’est un homme...), etc.

O. ne me parle plus vraiment, même si, à l’époque, il se disait follement amoureux de moi. Je le savais bien. Ce n’était que paroles d’une jeunesse menteuse qui veut n’arriver qu’à ses fins libératrices. La semence d’un jeune est à la fois fertile et dangereuse.

En vieil habitué que je suis des sites de rencontres, j’ai dialogué de nombreuses fois avec ces jeunes qui se cherchent un père, jamais une mère. Au tout début, je l’avoue, je suis tombé quelques fois dans le panneau de quelques-uns de ces coeurs chauds, mais cela ne dura pas longtemps. J’ai l’intelligence de mes souffrances et j’ai sans doute la souffrance de mes réflexions. Qu’importe. Cela ne m’atteint plus.

Revenons à M. Avec lui, le discours a toujours été plus tragique. Si O. se tournait vers la mosquée par simple habitude et pour faire plaisir à son père, il n’en allait pas ainsi de M. qui adoptait vite avec moi un discours violent face au mariage gai, vis-à-vis les homosexuels algériens qu’il trouvait stupides à souhait, voire odieux. Je tentais, et parfois avec succès, de le convaincre qu’il ne fallait pas juger le comportement de gens sans remettre le tout en contexte. J’avais lu cet article dans le Monde diplomatique, sur la sexualité en Algérie. M. me corrobora le tout. Là-bas, l’emprise morale est si grande qu’une jeune professionnelle s’achetant une maison ne pourra jamais l’habiter tant et aussi longtemps qu’elle ne sera pas mariée. M. me confirma également qu’il était encore coutume de répudier (ou même de tuer) sa fille si celle-ci perdait sa virginité. On parle bien sûr d’une certaine Algérie, la musulmane, peut-être pas tout à fait la citadine. Je ne m’aventurerai pas plus avant, car je n’en sais pas plus.

Que dire alors des homosexuels? Premièrement, d’après M., ils servent d’expédients aux hétérosexuels. Ne pouvant avoir de relations sexuelles avant le mariage, les « straights » se défoulent, comme s’ils étaient en prison, sur les gais. Les viols sont nombreux et puis, les violés se laissent aussi faire, car c’est la seule manière d’obtenir un peu de sexe. C’est le pis-aller de la jouissance.

Cela me rappelle les propos d’un médecin russe, vivant à Novossibirsk. Les homos, là-bas, s’accouplent violemment, sans chaleur, dans des endroits sombres. Cela dure dix minutes tout au plus, le temps d’évacuer. La tendresse n’y est pas, mais le défoulement y est, du moins, pendant quelque temps. Le manège recommence. La violence aussi.

M. vomissait ces gens. Je réussissais souvent à le faire pleurer, durant ces échanges confinés à une connexion Internet limitée et conscrite à un seul compte Facebook. M. ne voulait pas se masturber, me disait-il, il n’en avait pas le désir, et c’était mal. Il avait en horreur l’idée de la sodomie. Je lui faisais remarquer qu’il n’avait jamais essayé... Qu’à cela ne tienne. J’avais avec lui cet étrange discours où je lui faisais promettre de se mettre un doigt lubrifié dans le derrière (propre), juste pour ressentir quelque chose. Quand on y pense, c’est grotesque, et pourtant!

Peu à peu, malgré ses réticences, je le sentais se libérer. Quand M. parlait sagement, quand il ouvrait son intelligence à la vérité, il devenait lumineux. Il m’avait montré, une fois, une photo de lui, prise par son père. C’était un joli garçon. On sentait tout de suite sa belle maturité. Il était, pour ainsi dire, fascinant. Moi qui vieillis, j’admire la jeunesse si prompte à s’illuminer.

En même temps, M. replongeait vite dans ses mauvaises paroles, devenaient violent avec moi. Il me faisait penser à un chat qui s’amusait avec les souris qu’il attrapait. Il pouvait dire des horreurs sur les gais et affirmer qu’il avait un coeur froid comme la pierre. Il était à la fois mature et totalement infantilisé. Et parce qu’il savait manier les mots, ses frustrations devenaient des armes hystériques (dans le sens psychanalytique du terme, comportement que M. était le premier à reconnaître).

Il voulait devenir prix Nobel de médecine, sa seule ambition, me déclarait-il, pour conclure qu’il avait fait une croix sur le bonheur. Je ne pouvais accepter cette situation, le lui disais, il m’envoyait paître, m’insultait, puis demandait pardon. J’osais me fâcher et même violemment contre son interprétation de l’Islam, contre Dieu. Il sortait le sabre du croyant, m’interdisait d’insulter quiconque alors que, lui, ne se privait pas de juger, de séparer ce qu’il croyait être le bon de l’ivraie.

Pendant un certain temps, j’ai cru que ce comportement chaotique était dû à sa situation de prisonnier. Je le crois encore. Quand on observe les horreurs qui s’abattent non pas juste sur les homosexuels, mais sur des peuples entiers, et par la seule raison d’une parole divine détournée de son sens, quand on voit aussi que nous, dans les pays occidentaux, on n’est pas vraiment mieux, que nos bonnes intentions sont souvent le lot de calculs politiques et financiers, quand on regarde tout ça, on ne peut que comprendre les paroles incohérentes des gens qui souffrent.

Toutefois vint le jour où j’en ai eu assez. L’élément déclencheur fut cette conversation habituelle, ce mélange de sentiments obscurs et terrifiés. L’événement n’était pourtant pas anodin.

-- J’ai tué l’oiseau de mon frère, me dit-il.

-- Quoi?! Tu blagues.

-- Non, j’étudiais à côté de la cage de cet oiseau que mon frère venait de s’acheter. Il était trop bruyant. J’ai pris un gros livre et j’ai frappé la cage plusieurs fois et puis suis parti. Ma soeur a découvert l’oiseau plus tard, mort, au fond de la cage.

-- Ce n’est peut-être pas toi...

-- Si, j’ai frappé fort. L’oiseau a dû faire une crise de panique.

-- Que ressens-tu, maintenant? lui demandai-je.

-- Rien.

Une semaine plus tard, alors que je travaillais, j’ai vu apparaître une alerte Facebok de M. Il m’accusait de ne jamais le contacter, que c’était toujours lui qui commençait la conversation, ce qui était totalement faux. Je le voyais venir, c’était encore une de ces périodes paranoïdes. Comme je travaillais, je lui ai envoyé un rapide mot pour lui dire que je ne pouvais lui parler.

À mon retour chez moi, j’avais de sa part une série de propos injustes et fielleux, mélangés à des demandes de pardon.

Je ne lui ai envoyé qu’un message: « C’est assez. » J’ai effacé son compte de ma liste d’amis. J’ai fait ce que beaucoup de ses « amis » Facebook, il me l’avait avoué, lui avait déjà fait. J’étais d’ailleurs entré en contact avec certains « amis » québécois qui l’avaient lâché. « Trop lourd » m’ont-ils dit.

Je l’ai donc abandonné pour les mêmes raisons, parce que je ne pouvais plus endurer cela. C’est sans honte que j’ai coupé les liens, en espérant que, à l’instar de O., le jeune homme finirait par s’assagir.

Je ne suis pas mère Thérésa et, malgré ma bonne volonté, je ne peux porter le malheur de tous. Je me devais de prendre une pause face à ce volcan vinaigré qu’est M. Son pays baigne tout autant dans ce vinaigre et, autour de lui, des régions s’acidifient dans l’indifférence quasi générale, à moins, bien sûr, que des intérêts pécuniaires ou politiques donnent le « courage » à nos policitiens de lever un peu le ton.

Je regrette cependant maintenant mon geste. Il est facile de trancher lorsqu’on est heureux, il est facile de retirer sa générosité... M. pleure peut-être, ou il chasse un autre oiseau. Il est si jeune. Il y a de l’espoir si tant on peut parler d’espérance sur cette Terre.

Je sais que, si je rencontrais M., cela se passerait bien. J’avais la naïveté de croire que mon amitié pouvait lui apporter un peu de douceur. Je souhaite en tout cas que ce jeune garçon puisse fuir cette Algérie étouffante. Il sera médecin, pourrait, dans un premier temps, poursuivre ses études supérieures en France. Là, il pourrait, il me semble, relativiser ses certitudes.

Je pourrais lui demander à nouveau son amitié, mais qu’en fera-t-il? Est-ce moi qui ai tué cet oiseau trop criard? Je pense souvent à lui, hésite entre l’attachement et l’indifférence. Je dois sans doute le laisser vivre et puis on verra. Le meilleur bonheur sera celui qu’il réussira à se construire... Il en a la force intellectuelle même si cette même puissance pourrait être sa perte.

Je me le répète, je devrais sans doute lui redemander son amitié sur Facebook. Histoire de lui dire que je comprends. Mais est-ce trop condescendant? Il aurait toutes les raisons de m’envoyer promener. Voilà que je tergiverse encore...

Je sais que nous vivons dans des mondes vraiment différents. Notre humanité est la même, mais, disons-le, j’ai tout de même le sentiment que, dans mon pays, on a un peu beaucoup évolué. Nous ne vivons plus au Moyen Âge, ni non plus dans les années 50. La bataille n’est certes pas gagné et, si on en juge par la montée des radios poubelles, par les gouvernements de droite que l’on élit trop facilement. de ces lois bigotes votées aux USA et ailleurs, des luttes sont à venir. Mais au moins, on peut lutter. Qu’en est-il pour tous les M. du monde arabe? Qu’en est-il de notre véritable volonté d’imposer nos idéaux? Sans jouer les prophètes de malheur, sommes-nous en train d’obéir bêtement à l’Histoire?

On pourra me rétorquer que rien n’a changé. Seule est nouvelle la loupe grossisante et déformante de l’Internet. Eh bien soit. Il faut relever alors les manches et devenir courageux, lutter en premier lieu contre les injustices nous entourant des kilomètres à la ronde.

Il faut ensuite parler des autres injustices, poursuivre la parole, la faire connaître, réduire le son de nos télévisions inutiles, prendre la rue dans le quotidien de nos pensées, rester vigilant, continuer à aimer et à rêver.

Il n’y a pas que les mauvais prêtres et les mauvais imams qui empoisonnent les esprits. Il y a seulement des hommes et des femmes, furieux de certitudes, prêts à tout pour que leurs gènes prennent le dessus sur les nôtres.

Est-ce que, sur cette Terre, ce sera toujours un combat?

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Le Monde diplomatique
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