Photos : probablement de Serge Giguère

La houle du passé

Ma mère m’a envoyé cette semaine trois photos inattendues, transmises par son frère, Serge. Les trois photos forment un court instantané d’un moment joyeux. On y voit mes parents, dans la quarantaine.

Ce n’est pas mentir de dire que je n’ai pas réalisé tout de suite ma présence sur deux des photos. J’étais tout bonnement scotché à la belle jeunesse du couple, m’étonnant de voir sur le front de mon père cette même veine qui apparaît quand je ris de bon cœur, de constater les poses de ma mère que ma sœur Marie semble avoir hérité. Et puis moi, enfin, qui apparais derrière eux (sur la première photo, on voit ma sœur Diane qui, avec sa mémoire océanique, doit savoir exactement quand la photo fut prise).

Je me demande ainsi pourquoi j’ai si peu de souvenirs de cette période. Quand je tente de remonter le fil du temps, j’ai certes des impressions, des rappels, mais rien de ce passé ne paraît colorer mon présent. Et j’ai peu de mémoire des noms… On se souvient de moi, je ne me rappelle que de peu de gens. Ce garçon, derrière ce jeune couple, c’est bien moi. Il paraît plus vieux qu’eux. J’étais un garçon sérieux. On m’appelait monsieur. J’étais fier de ma personne, j’étais présomptueux. Je crois que cela n’a pas changé.

Quel âge devais-je avoir ? Quatorze, quinze, seize ans ? Fréquentais-je déjà ce couple d’« accotés », les premiers du village ? Étais-je déjà dans ce groupe rock ? (Oui, oui, rock...) Avais-je déjà connu les premiers émois sexuels avec ce garçon sportif ?

La mémoire revient, il me semble, soudain. Mais du visage heureux de mes parents de cette journée, du quotidien avec eux, cela demeure confus. Je ne suis guère mieux, il me semble, dans ce moderne présent qui m’habite. J’ai toujours été un marin, un loup solitaire. On m’a mis au monde et depuis, j’ai toujours autant de choses à faire que j’en oublie certes rapidement mes attaches. Peut-être aurais-je rendu une femme malheureuse, car elle aurait été rapidement veuve de mes aventures intérieures.

Cette série de trois photos, ce petit film syncopé, est probablement inscrite profondément dans ma psyché, ancrée sous mon épiderme, filtrant à mon insu, et interprétant avant la lettre, la syntaxe du présent.

Se souvenir est précieux. Surfer sur la mémoire est une tache dantesque, car le souvenir est à la fois houle pernicieuse et force motrice. Je devrais peut-être m’astreindre, chaque matin, à revoir le plus possible ma vie, prendre dix, vingt minutes de mon temps pour observer le chemin parcouru, pour ensuite me tourner vers le chemin à parcourir, car le bonheur se construit en reprenant sempiternellement la route.

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Fourmis>>
2013/01/06
#1a3958
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