La peine des autres

Suis allé aux funérailles de mon cousin Christian, mort à 35 ans, prématurément. Puisque la famille du côté de ma mère est fort nombreuse, j’ai beaucoup de cousins que je ne connais pas, dont ce Christian que j’ai vu probablement juste deux ou trois fois, et à un très bas âge. Une seule fois l’ai-je vu, adulte, il y a de cela dix ans environ. C’était un fort bel homme. Fin de l’histoire.

Je suis donc allé en compagnie de mes sœurs aux funérailles pour dire notre peine à ses parents, ceux que nous connaissons, notre oncle Alain et son épouse, Jocelyne. Il y avait là le fils de Christian, Mathis, âgé de huit ans, et l’épouse de Christian, Catherine, je crois. Cette dernière était, j’imagine, encore sous le choc, car elle m’a semblé une étrangère dans l’expression de la peine, tant au salon funéraire qu’à l’église. Personnage donc très effacé, qui ne semblait pas apprécier tout ce brouhaha autour de son drame. Je la comprends. Il lui faudra du courage et, inconsciemment, elle le réalise. Que la vie lui vienne en aide.

Quant à mon oncle, un vrai Giguère dans sa carrure et sa prestance, il fallait le voir à l’église, tirer, en larmes, le cercueil de son fils, avec son autre fils, de l’autre côté de la tombe, à résister tant bien que mal aux appels de la douleur.

Jocelyne, la mère, digne, était certes épuisée. Tous ces gens à remercier, toute cette peine à calmer, cette immense blessure, l’envers d’un enfantement. Si une mère peut se consoler du courage d’un fils qui aura croisé la mort au combat, comment peut-elle accepter que la grande faucheuse n’ait fait que sabrer indolemment un jeune homme dans son lit, sans nécessité apparente ?

Pour le reste, l’église (dans laquelle je fus baptisé), le prêtre, c’était le flafla habituel de cette religion qui n’en finit plus de promettre ce qu’elle ne paraît elle-même ne plus croire. Les témoignages ressentis des parents, colorés à la soumission et à la colère d’un Job, étaient plus édifiants. Il faut quand même féliciter le prêtre pour s’être approché du jeune Mathis et lui avoir tenu un discours à la mesure de sa compréhension. Le petit garçon semblait heureux de s’accrocher à la jolie fable du prêtre. Et c’est bien ainsi.

On ne parle jamais assez de la douleur des gens. Entendons-nous bien : on en parle constamment, mais on la gâche bien souvent en explications malaisées, en entourloupettes religieuses de bon ton. Peut-être mon propre texte n’y échappe pas.

Il suffit de discuter brièvement avec les plus vieux, ceux qui sont, en théorie, plus près de la mort que moi, pour ressentir cette protestation silencieuse du vivant. On a beau dire, croire, aucune promesse ne peut atténuer notre colère de savoir, qu’un jour, nous ne pourrons plus nous émerveiller.

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