Les pales de Morphée

L’esprit surgit de son eau dormante, mu par une peur déjà oubliée. J’allume la petite lampe de la table de chevet ; mes yeux ne veulent pas tout de suite accepter la lumière ; ce n’est pas leur heure, cette clarté n’est pas celle du jour, ce n’est pas normal.

Je me lève, vais uriner. C’est l’habitude. On se lève, on va à la salle de bain, des gestes qui, normalement, s’effectuent en pilotage automatique, comme si la nuit était un vol outre-Atlantique, comme si le plancher sous les pieds n’était qu’un horizon deviné par le hublot.

Détour à la cuisine. La salade du repas est déjà loin. J’ouvre le réfrigérateur, autre lumière. Un peu de yaourt calmera l’estomac. Je m’endors déjà. Il fait un silence de nuit. Le sommeil des autres noircit les fenêtres. Je ne vois rien dehors ; la lune tourne ailleurs.

Je retourne au lit, bien réveillé. Le ventilateur est immobile, l’été est terminé. J’ai le goût de le prendre en photo, saisit la tablette, touche l’écran sur l’icône « Photo », cadre, appuie sur l’icône qui sert de déclencheur. Un petit cadre signale l’autofocus, un petit son imite les mécanismes de saisie, la photo apparaît en miniature dans le coin inférieur gauche. J’appuie, observe la photo, ensuite le ventilateur. Les deux sont immobiles. Exacts.

Je tape maintenant tout cela, l’ordinateur, encore une autre lumière, sur mes genoux. Je suis entouré d’électronique, pense soudainement à ce mot. ordi-na-teur. Ce qui ordonne. C’est un des noms de Dieu, semble-t-il. Il est vrai qu’on peut se sentir rassuré avec un ordinateur sous les doigts. Les choses sont belles à l’écran, les touches sont plaisantes, les choses se passent bien, c’est un Mac après tout, c’est le confort, l’immobilité d’une certitude.

Mes yeux veulent pourtant retrouver d’autres divinités. J’ai épuisé le peu d’énergie emmagasiné. Il est temps de replonger, de ne pas penser à ce lendemain qui ne ressemble pas à un horizon. Du moins, pas à un ciel sans nuage. Il pleuvra beaucoup mardi. C’est encore loin. Mes phrases sont hachées. Je mâche du noir, broie de la farine. Le temps lèvera. Le ventilateur n’a pas des pales de Morphée.

Classé dans :insomnie

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