© Daniel Beaudoin

Les regards

J’entre dans le bar. Aussitôt, mes verres se couvrent d’un brouillard épais, ce qui m’oblige à les enlever. Malgré ma myopie, je sens les regards de tous se poser sur moi. Nous sommes au Village, la clientèle est orientée sur elle-même. Du coup, celui qui entre devient l’objet d’un examen insistant, détaillé. On sortirait des cartons pour m’affubler d’un score que je n’en serais pas surpris.

Je fais mine de faire abstraction de leur jugement, joue le jeu de chercher quelqu’un, ce qui n’est pas feint. Je cherche effectivement l’artiste qui m’a invité à son vernissage. Ses œuvres trônent au-dessus des gens assis. L’endroit est exigu, quand on examine les toiles, on englobe forcément, plus bas, les clients invités, ce qui est un peu agaçant, car on ne peut même pas aller voir le prix de l’œuvre, il faudrait s’excuser, s’approcher, par exemple, du visage de ce beau barbu, lui sourire et tous les deux, faussement gênés, établir le rapport qualité/prix d’on ne sait plus quoi.

Daniel se montre enfin, se désintéresse des gens assis, comme lui, autour d’une petite table. Il m’embrasse, se dit heureux de ma présence. Nous discutons un peu de ses toiles. Je lui dis d’emblée celles que je préfère. Elles sont déjà vendues. Je n’ose pas demander le prix, faudra que je surmonte ma couardise pour déranger ces deux hommes qui semblent former un couple, mais qui, chacun leur tour, posent sur moi leur œil de chirurgien dentiste. C’est à croire que la fidélité, chez l’homosexuel, se joue uniquement entre les parois du cœur, tandis que le corps écoute religieusement Carmen en ce moquant mélodieusement des convenances.

Daniel est rapidement accaparé par d’autres invités. Je sais ce que c’est pour l’avoir vécu lors du lancement de mes livres. On rencontre tout le monde sans rencontrer personne. Je suis de nouveau laissé à moi-même, ne veux pas m’asseoir d’autant qu’il n’y a nulle place pour le faire. Je fais donc semblant d’examiner de nouveau les toiles comme si je devais m’en délecter. Le barman m’observe. Commanderai ou ne commanderai-je pas quelque chose ? Je l’ignore, j’ai mon sac à dos ; l’épicerie n’est pas loin et c’est là que je me dirige par la suite.

Enfin, mon regard s’attarde non pas sur une toile, mais sur une esquisse à l’encre et au crayon. Elle n’est pas récente. J’aime bien ce que fait Daniel. Il s’approprie certes des lignes créées, dont celles de Schiele. Ce n’est pas sans me déplaire. Sur son site Web, Daniel ne cache pas non plus ses influences.

J’aime beaucoup l’esquisse devant moi. Elle représente un boxeur au visage très doux, le regard tourné vers le haut, le torse exagérément sculpté, ne portant qu’un , ce qui est incongru, puisque l’homme est dans l’arène. J’y lis instantanément le combat du bien paraître, le désir que nous nourrissons tous dans l’antre de nos espérances, cet ambivalence entre le fort et le tendre.

Je me dis que ce dessin ferait bien dans ma chambre à coucher, je le placerais sur le mur donnant sur l’entrée de celle-ci. Une forme d’accueil. Le carton donne le prix. Mince. C’est une petite folie, la moitié de ce que m’en coûtera pour les étagères prévues pour mon garde-robe...

Je m’approche de Daniel et lui dis, le cœur battant, que j’aimerais acheter ce dessin. Il est surpris. Devant mon silence souriant, il comprend vite que je suis sincère. « Je peux mettre une pastille rouge, sérieux ? », la pastille étant le signal que l’œuvre est achetée. Je réponds par l’affirmative. Il n’a pas le temps de me remercier que des invités insistants s’avancent encore vers lui. Il sort tout de même une pastille autocollante et l’applique sur le prix du carton.

Je suis heureux, mais subitement mal à l’aise. Je n’aime pas les foules. Je prends rapidement congé, car, de toute manière, je dois faire mon épicerie et on m’attend pour le souper. Je sors, prends une grande bouffée d’air. Je suis vraiment content de mon achat, même si mon porte-feuille le regrette déjà. Oh, ce n’est pas si cher que ça, mais j’ai tellement de trucs à dépenser pour les rénovations... et j’essaie de me discipliner tout de même.

Beaucoup ne comprendront peut-être pas cet attrait pour cette gentille œuvre. Voilà où nous mènent nos regards. Ils nous conduisent par le bout de leurs iris, tels des têtes chercheuses. Cet achat impromptu est bel et bien le signe que je veux faire de ma maison l’oasis de mes saisons à venir. Il est grand temps de rendre fertiles mon propre regard.

h h h
<<Pikaia
2012/03/06
Pain quotidien>>
2012/03/04
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