Si je gagnais à la loterie

Si je gagnais à la loterie, je ferais un grand voyage.

Il sourit, les yeux heureux, gonflés par son rêve. Je me colle davantage à lui, me sers de son épaule comme d’un oreiller anguleux, tout de même confortable, tourne la tête vers la fenêtre bariolée du vert de l’arbre, ouverte sur les bruits matinaux de la Métropolitaine. L’arbre bouge à peine. Le ciel est gris, appesanti d’humidité. L’heure est encore exquise, je ne suis pas tout à fait réveillé alors qu’il continue de parler. Il irait au Japon, en Indonésie et surtout en Inde. Il aimerait suivre un cours de yoga là-bas.

C’est à mon tour de sourire. J’observe toujours l’arbre. Je ne sais pas ce que je ferais si j’avais tout cet argent. Une chose est sûre, je m’endormirais probablement plus rapidement le soir. Je serais moins fatigué.

À mes côtés, il cesse de parler. Je me soulève, regarde par la fenêtre le contour chancelant des feuilles qui, déjà, puisque nous sommes fin août, tournent au jaune. Sa main descend dans mon dos.

-- Si je gagnais à la loterie, dis-je, j’aiderais sûrement les gens à devenir heureux. C’est probablement ça.

Je me recouche. L’oreiller est encore chaud de sa présence. Il vient de partir. Parfois, je me demande s’il existe vraiment. Je n’ai aucune certitude, je suis pauvre, peu importe. L’arbre se contente bien de ses racines.

-- Si je gagnais à la loterie, je me répète, je ne le dirais à personne et m’amuserais à devenir l’ange gardien des autres afin qu’ils croient que la Providence existe. Mais je n’aiderais pas ceux qui geignent pour pleurer, je serais dur envers ceux et celles qui ne font rien pour s’élever, qui font fi des autres. J’offrirais peut-être du poison à ceux qui vomissent leur existence.

L’arbre ne répond pas, comme s’il se gardait de mettre de l’huile sur le feu.

Non, non, et non, tu as bien raison. Je ne pourrais être riche et juger les gens. C’est une tentation de politicien. Je ne sais pas ce que je ferais. Il faut me lever. Mais je profite encore quelques instants de tous ces rêves et de toutes ces prières qui sont autant de désirs que de bonnes volontés.

Peu importe la vie qu’on a, elle nous appartient. Et ce n’est pas un cliché que de l’affirmer. Plutôt une obstinée audace.

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