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Une lettre d'amour et d'adieu

De L’Effet Casimir aux Mailles sanguines, le thème de la trahison est toujours présent. Cette lettre qu’écrivait Marthe dans L’Effet Casimir résume bien, je crois, la colère adulte engendrée par une telle blessure.

Mise en contexte. Depuis 5 ans, Marthe ne s’explique pas le départ soudain de Léo, avec qui elle a vécu plus de trente ans. Marthe possède une grande propriété près du fleuve. Elle est psychanalyste. Quatre pavillons, à flanc de falaises, où habitent de vieux amis. Le quatrième, celui de Léo, le peintre (car il faut comprendre que Léo et Marthe n’habitaient pas ensemble, mais l’un près de l’autre). Marthe avait reçu, deux jours plus tôt, une courte lettre de Léo, en réponse à une demande de Marthe concernant les tableaux qui étaient restés dans le pavillon, dont une toile qu’il n’avait jamais voulu vendre et intitulé L’Effet Casimir. Cette lettre se situe à la fin de premier tiers du roman.

Le livre sera disponible à la fin août, en « réimpression numérique ».


EXTRAIT :

Cher Léo,

Je me permets des ratures, d’être vraie et impolie. Tu n’as pas changé, amour. L’absence, ton absence, aura effacé une partie de ta personnalité. Je croyais maîtriser mes souvenirs et il aura suffi de ta brève lettre pour remettre les pendules à l’heure.

Après avoir lu cette stupide missive, je l’ai jetée à la neige. Personne ici n’a apprécié ta réponse ; je ne crois pas que cela te surprenne. En apparence, tu ne t’es jamais soucié de ce que pensaient les autres. Ce trait me plaisait chez toi. Trop de victimes dans ce monde qui s’attachent elles-mêmes à leur bourreau. Trop de gens qui, par peur de ne rien comprendre, cherchent à peindre en gris la peau des autres. J’étais hors de ce gris, à tes côtés. Du moins, je le croyais.

Armand va mieux ; c’est la fin pourtant pour lui. Il ne veut ni prolonger les souffrances ni nourrir la maladie. Il refuse la plupart des traitements. La chimiothérapie l’a rendu blême et pâteux. Il lutte autrement, dit souvent qu’il aurait dû vivre comme il vit en ce moment. La mort le rend exponentiel.

Je suis en train de mourir, moi aussi, en quelque sorte. J’essaie de laisser le vent souffler sur notre histoire. Tu souriras peut-être en lisant ces lignes. Tu verras que je n’ai pas non plus changé. Mais peut-on changer, à nos âges ? Aimerais-je changer, ne trahirais-je pas l’image que tu possèdes de moi ? Mais quelle audace ou quelle pitié de vouloir préserver, pour toi, comme dans un musée, une toile que tu ne veux plus ? Tu verras donc que j’aime toujours autant le vent.

Lucienne s’est battue avec la femme de l’un de ses amants. Elle a un bel œil au beurre noir. Elle ne le dira pas, mais je la sens brisée, comme si elle venait de perdre l’innocence qu’elle avait su préserver. Nous sommes tous atteints, à notre façon, de ce qui arrive à Armand. Nous le suivons, pour ainsi dire, dans son voyage entre l’hiver et l’existence. Le vent a tourné, la roue se meut. Nous ne le disons pas, mais nous sentons le changement de cap, la venue d’un mistral inquisiteur qui fait table rase, comme si nous cherchions à recommencer à zéro avant de passer de l’autre côté de l’équation. Je t’écris pour me rapprocher, afin de résoudre l’énigme, de solutionner le problème, avant de me dire que ça m’est égal.

Hélène et Gustave semblent pour l’instant heureux. Leur barque est étanche. La mienne l’est aussi, je crois. Je me sens heureuse quoique de plus en plus vieille. Tu dois comprendre ce sentiment.

Tu me manques. Tout me manque. Tu m’as enlevé, aux deux tiers de ma vie, l’intensité, ton intense présence. Peu importe qui tu étais, ce que tu faisais ; je possédais la certitude, je m’en rends bien compte, de me tenir debout sur un sol ferme, d’avoir pris racine dans une terre nourricière. Je vivais d’une autre manière lorsque tu étais près de moi. Tu m’enflammais et j’espérais.

Je ne brûlerai pas tes tableaux ; je ne suis pas folle. Je vais les vendre aux enchères. Cette lettre, que tu recevras sous pli recommandé, se veut un rappel de ta confirmation tacite que je peux disposer de tes toiles comme bon me semble. Je ne te crois pas capable de protester, mais je ne connais pas les gens qui t’entourent. Ils sont peut-être plus voraces. Ils attendent ta mort pour mordre dans ton argent. N’est-ce pas curieux que je n’aie jamais cherché à connaître cette femme ? C’est bien parce que toi seul m’importait, m’importe. Tu m’as retiré ce privilège, tu me l’as volé, tu es parti, en coupable. Plus que tout, cette façon de partir m’a blessée, comme si tu me disais que j’avais cru en vain en toi, en ta valeur. Ma seule consolation aura été de t’avoir abandonné dans ce silence de cinq ans. Je ne l’ai pas fait par orgueil, mais par impuissance. Je brise ce silence comme l’on casse une glace épaisse, sachant que, puisque nous en sommes à vivre l’hiver, la brisure se refermera, de toute façon.

Je ne brûlerai donc pas tes toiles, mais les échangerai pour de l’argent. Je ferai des voyages. J’ai fait rénover ton pavillon. Un jeune couple s’y installera dans quelques semaines. La femme est enceinte, l’homme te ressemble un peu, même si, j’en suis convaincue, il ne possède pas le centième de ta stature.

Je ne comprends pas ton absence, je ne vis pas ma souffrance. J’ai l’impression de reprendre à l’instant une partie de mon air. J’ai commencé à brûler mes livres, notamment ceux qui contiennent tes nombreux et merveilleux croquis. Tu t’en rappelles, n’est-ce pas ? Ces superbes dessins que tu faisais autour des problèmes de l’âme, comme tu te plaisais à dire. J’efface tout, mais sans me presser. Le temps n’a pas réussi à faire son œuvre, la tienne est trop monumentale. Mais de notre relation, ce lien invisible et fort, de ce que l’on croyait issu du magique et tout puissant effet Casimir, de notre chanson à nous, de notre union, je ne veux rien conserver avant mon départ, ni pour moi, ni pour la postérité dans laquelle on t’installe déjà. Je ne veux apparaître sur aucune plaque, dans aucun livre, sur aucune photo. Tu m’avais gardée jalousement pour toi ; ta gloire n’est pas ton héritière et je ne lui appartiens pas. Il y aura certes des gens pour déterrer ton passé ; je ne veux pas leur faciliter la tâche, car même tes mauvais coups apparaîtront comme des traits de génie, ou pardonnables. Ils ne comprendront pas ce qui s’est passé, n’auront entre les mains que des ouï-dire et des non-lieux et excuseront tes faiblesses, en feront les assises de ton immense talent. Si j’en avais le courage, je brûlerais cette maison.

J’aimerais regretter ce qui s’est passé. Mais je n’ai plus le temps de déplorer les actes et les amours. Je me serais cependant passé de ta couardise. Voilà bien l’exemple parfait que la lumière, ta lumière, possède aussi son ombre. Je suis déçue et curieuse. Je me plais à penser que tu m’as abandonnée pour quelqu’un, quelque chose de moindre. Et puis non, je n’ai rien à prouver, surtout pas. Je ne te pardonne pas. Tu n’en as pas besoin.

Elle signe, regarde un instant sa signature, dépose son stylo, se frotte le visage. Elle se concentre sur le contact de ses mains sur ses paupières. Elle se sent fatiguée, écoute son cœur, puis les bruits de sa chambre. Ils n’existent pas, tout est d’un électronisme de nos jours et elle n’aura jamais été en reste avec la modernité. Elle écoute quand même. Elle a toujours agi ainsi, traqué les ombres. Elle lit rapidement sa lettre ; sa pensée, orgueilleuse, la trouve inutile. Son cœur, plus ecclésiaste, psalmodie autre chose. Elle manipule les pages comme s’il s’agissait d’un jeu de cartes, jongle un instant avec l’idée de les laisser dans ce désordre, jouer elle aussi à l’automatisme des passions. Tout cela n’a aucun sens. Elle remet les feuilles dans l’ordre. Elle reprend son stylo, saisit une feuille blanche:

Tout cela n’a aucun sens. En vendant tes tableaux aux enchères, je créerai l’effet contraire. Je lancerai le scandale et le mythe. Je ne connais que trop ton importance. Mais mes livres, eux, seul le feu en gardera un éphémère souvenir.

Il neige dehors. Tu as toujours détesté l’hiver, mais tu ne l’as pas non plus vraiment connu. En a-t-il été ainsi avec moi ? J’ai l’espoir de ne pas le croire.

Je t’embrasse.

Elle pince les lèvres, les mouille, respire à fond. L’amour est une plaie si vive, une chaleur si profonde.

h h h
L'étonnement>>
2012/08/01
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